J’étais à Philadelphie par une fine pluie du printemps 1995, arrivé la veille de New York, par l’AMTRAK.
J’arpentais le quartier de Society Hill, où des maisons coloniales et des pavés en macadam fin me situaient à des années-lumière des lourds gratte-ciel du centre. Soudain, une enseigne repeinte à neuf : MAN FULL OF TROUBLE’S TAVERN me rappela que Philadelphie avait vu naître Uriah Phillips Lévy, le plus célèbre Juif américain du XIXème siècle.
150 années après l’arrivée des premiers Juifs d’Espagne en Amérique du Nord, en 1654, après avoir pris une part active à la guerre d’indépendance, la communauté sépharade semblait avoir besoin d’un porte-parole. C’est du moins ce que pensait Uriah Lévy, dès son plus jeune âge : car il n’aimait pas les Juifs timides.
En 1795, la famille où venait de naître Uriah n’était pas des plus fortunées de la ville, bien qu’un ancêtre ait été le médecin du roi Jean V du Portugal, et malgré la présence de George Washington au mariage de son grand-père. Uriah « faisait déjà des vagues » dès ses quatorze ans, lorsqu’il se mit en tête de devenir le premier officier juif de l’US Navy. Il entra à l’Ecole Navale et en sortit avec des états brillants en 1809.
C’est peut-être dans cette même taverne, fermée ce jour-là, qu’Uriah avait eu son premier heurt avec le pouvoir. Fort de sa citoyenneté américaine, il ne prit pas la fuite, comme les autres consommateurs, et se vit enrôler de force par un peloton britannique. En moins de temps qu’il fallait pour répondre, il se fit traiter de sale juif et se retrouva à bord d’un garde-côte dont il frotta le plancher jusqu’à l’arrivée en Jamaïque, où un officier anglais plus complaisant lui permit de rentrer chez lui en bateau-stop. Rappelons cependant que la Royal Navy, qui servait de modèle à la jeune US Navy, n’avait jamais compté un officier juif dans ses rangs, car l’idée même était impensable.
Dès 1811, Uriah Lévy achetait un bateau, perdu corps et âme aux îles du Cap Vert. Il participa en 1812 à la guerre contre les Anglais, fut capturé par eux et passa seize mois dans la sinistre prison britannique de Dartmoor, où il apprit le français, comme l’escrime, et tenta d’organiser le culte, mais il n’y avait que quatre coreligionnaires…
De retour à Philadelphie, un incident racial aboutit à un duel mortel pour son adversaire et à un énorme scandale public. Il précisa qu’il voulait devenir le premier officier juif, et non le premier juif mort en duel…Une longue controverse lui valut de passer en Cour martiale, la première d’une lignée de six.
L’altercation fut baptisée « tempête dans une tasse de café » suite à un banal incident de mess, qui prit un caractère antisémite. La Cour rejeta le blâme sur les deux parties, mais n’empêcha pas Uriah de demander une promotion ; le 5 mars 1817, le Président Monroe donnait à la Marine son premier lieutenant juif, dont les épaulettes ornèrent un tableau de Thomas Sully, commenté comme « un peu vain, mais assez déterminé ». Mais le début de sa carrière fut difficile : ses anciens collègues recevaient mal ses ordres, ses pairs prenaient leurs distances. Il fut nommé sur un navire célèbre, l’ »United States », qui avait capturé en 1812 le
« Macedonian », dont il sera question plus loin. Son commandant fit tout pour s’en débarrarasser, mais l’Amiral Stewart le lui imposa et lui permit d’entamer sa nouvelle croisade, contre la peine du fouet, héritée de la Royal Navy. Mais sa toute première tentative lui valut une seconde Cour martiale, et l’interdiction de remonter sur le bateau. Le président Monroe annula la sentence, mais Uriah était déjà impliqué dans une nouvelle dispute, avec un lieutenant antisémite, ce qui lui valut sa troisième Cour martiale et l’expulsion de l’US Navy, au printemps de 1819.
Il disparut pendant deux ans, voyagea en Europe, et en 1821 Monroe décida que cela suffisait et le fit réintégrer, ce qui donna lieu à un article d’un journal de Washington faisant allusion à des amis puissants de la tribu. L’article était anonyme, mais Uriah trouva vite l’auteur et voulut en découdre. Une quatrième Cour finit par un non-lieu, mais cette fois-ci l’US Navy était décidée à l’excluez, ou du moins l’éloigner
Affecté sur le Cyane, il entra en conflit avec un supérieur, le traduisit en justice et gagna le procès, mais il fut néanmoins mis à l’écart ; en demandant un congé de six mois, on lui signifia un congé illimité. Lorsqu’il objecta : « C’est parce que je suis Juif, n’est-ce pas ? » on lui répondit : »Oui, Livaï (prononciation américaine de Lévy), c’est bien cela ».
Libéré de ses charges, Uriah Lévy se consacra d’abord à secouer ses coreligionnaires, qu’il jugeait trop timides, par des cours et par des articles. Il décida aussi de s’enrichir, et y réussit en peu d’années, grâce à la spéculation foncière. Il ne fallait pas être sorcier pour comprendre que New York ne pouvait s’étendre qu’à travers l’île de Manhattan. Après quelques opérations spectaculaires, Uriah Lévy était devenu l’un des hommes les plus riches de la ville.
La mort de Jefferson en 1826 l’avait beaucoup affecté, car il lui vouait une admiration sans limites. En 1833, il demanda au sculpteur français Pierre-Jean David d’Angers, de faire une statue de Jefferson à partir d’un portrait emprunté à Lafayette ; il l’offrit l’année suivante au Congrès des Etats-Unis, qui le refusa d’abord, traitant le geste de « présomptueux », puisqu’il venait de la part d’un simple lieutenant. Elle fut finalement acceptée et placée à côté de celle de Washington., dans la rotonde du Capitole. A ce jour, c’est la seule statue de la Rotonde offerte par un simple citoyen ; on ne peut pas la manquer, à gauche de l’entrée principale, et on peut l’admirer à loisir, en attendant la suite de la visite guidée. A l’encontre de ce que dit Stephen Birmingham dans son livre THE GRANDEES, le guide ne m’a pas tourné le dos lorsque je lui ai demandé qui l’avait offerte, mais il n’a retenu que le grade d’ Uriah Lévy à l’époque du don : « It was given by Lieutenant Livaï »
Il faut préciser que la vraie grandeur de Jefferson ne se trouve pas au Capitole, mais au Mémorial édifié en 1943 sur la rive du Potomac, pour le bicentenaire de la naissance du philosophe, musicien, architecte, savant, horticulteur, diplomate, inventeur et troisième Président des Etats-Unis, Thomas Jefferson.Mais Uriah Lévy polarisa son admiration pour Jefferson en acquérant la magnifique maison que le grand homme avait fait construire sur ses plans à Monticello, en Virginie. Sa fille Martha tenta de la conserver après sa mort en 1826, mais dut la mettre en vente en 1828, pour 71000 dollars, ne trouva acquéreur que pour 7 000, par un excentrique qui voulait y installer un Centre Mondial pour la Culture des Vers de Soie. Uriah Levy l’acheta donc dès 1836, en ruines, avec les cent hectares environnants, pour seulement 2 700 dollars. On lui reprocha longtemps cette « bonne affaire », mais l’essentiel des critiques était axé sur sa condition de «Yankee»
N’en ayant cure, Uriah Lévy en fit sa résidence principale, mais il apprit brusquement, alors qu’il était enfoncé jusqu’au cou dans la restauration de Monticello, que le Président Jackson l’avait fait promouvoir au rang de commandant, après vingt ans de blocage ! Il demanda de suite un poste et se vit assigner un ignoble rafiot, le VandaliaMais dès, dont le délabrement et la basse qualité de l’équipage n’étaient certainement pas fortuits…Cela ne fit pas reculer Uriah Lévy, qui le restaura à ses frais et lui fit prendre le large en 1839. Parmi d’autres excentricités, il en avait fait peindre les canons en bleu, comme touche personnelle, faisant ensuite régner à son bord une discipline toute personnelle : ridiculiser un homme aux yeux de ses compagnons pouvait s’avérer plus efficace qu’une peine corporelle. Lorsqu’on lui amena un matelot qui avait singé la voix d’un gradé, il le fit déshabiller, enduire ses fesses de goudron et coller quelques plumes de mouette, avant de l’exposer sur le pont : « Si vous voulez vous comporter comme un perroquet, ayez-en du moins l’apparence » ! Mais dès son retour au port d’attache, Uriah Lévy reçut l’ordre d’abandonner le Vandalia et attendre de nouveaux ordres (sous-entendu : Faites-vous oublier !)
Après plusieurs lettres à l’US Navy, restées sans réponse, Uriah Lévy retourna à Monticello et à ses affaires, qui furent brillantes. Il pensait cependant toujours à la mer, et on peut imaginer sa fureur lorsque, deux ans après son dernier commandement, il fut convoqué devant sa sixième Cour Martiale pour « falsification, lâcheté et conduite scandaleuse » En apparence sérieuses, les accusations ne pesaient pas lourd, mais Uriah fit l’erreur de les déclarer ridicules devant la Cour. L’accusation tînt donc bon, et Uriah fut définitivement expulsé de la Marine.
Une fois de plus, la décision fut cassée par un Président (Tyler, cette fois-ci), qui transforma l’exclusion en suspension et promut Uriah au grade de capitaine ! C’est probablement la statue de Jefferson, placée provisoirement sur le versant Nord de la Maison-Blanche, qui veillait sur une destinée qui avait vu s’y pencher d’autres Présidents. Mais malgré sa promotion, Uriah n’obtint pas d’autre poste et retourna à ses « hobbies », l’abolition de la peine du fouet, votée en 1952, et bien entendu la maison de Monticello, à seulement trois heures de voiture de Washington : il me fallut donc la visiter, à tout prix !
Héritée de son père dès ses 14 ans, Jefferson en avait dressé de nouveaux plans ; fortement influencé par l’architecture néo-classique, il la redessina complètement, avec un dôme octogonal, un fronton grec et les colonnes qui lui donnent encore l’air majestueux. Perchée de surcroît sur une petite montagne d’où l’on découvre toute la Virginie…
Un jeune homme très « politiquement correct » nous en fait l’historique, nous précisant que la demeure était déjà terminée en 1809, lorsque Jefferson quitta le pouvoir après deux mandats de Président. Il avait fait venir de nombreux objets précieux de New York, Londres et Paris. Mais vu la diminution de ses revenus, il fit fabriquer sur place des meubles, par des artisans des environs.
Le jeune homme nous explique ensuite que Jefferson, comme bien de ses pairs, avait un train de vie sans proportions avec ses ressources. A ma question (qui a possédé la maison de 1836 à son rachat par la Fondation ?), le jeune homme ne se dérobe pas, répondant : « le lieutenant Livaï » (ce qu’il était encore), mais en précisant que sa mère était enterrée sur le domaine. Il dit cependant ne pas se souvenir qui avait offert la statue du Capitole…Et lorsque je lui demandai comment Uriah Lévy pouvait entretenir un domaine pareil, il répondit en souriant : « En ne payant pas ses fournisseurs – tout comme Jefferson, d’ailleurs… » En concevant sa maison, Jefferson s’était inspiré de Palladio et l’immeuble de la Légion d’Honneur de Paris, admirée durant son séjour comme Ambassadeur.
En 1853, âgé de 61 ans mais toujours imprévisible, Uriah Lévy décida d’épouser une certaine Virginia Lopez, qui n’en avait que dix-huit et était sa parente à quatorze degrés divers. Pareils mariages consanguins étaient légaux, afin de limiter les mariages mixtes ou avec des ashkénazes . Avec son humour habituel, Uriah Lévy précisa qu’il contractait ce mariage afin de protéger Virginia, dont le père était mort sans un sou, respectant ainsi la loi juive qui veut que le mâle le plus proche épouse l’orpheline ou la veuve d’une famille.
Le calme de Monticello fut troublé en 1855 par une loi de la Marine, créant un Comité apte à juger les officiers incapables d’assumer leur fonction. Elle visait en fait les « têtes chaudes », dont Uriah Lévy ; il fut donc informé qu’il était rayé des cadres, seize ans après son dernier commandement. Il fit immédiatement appel et s’assura les services d’un avocat célèbre, ancien ministre des présidents Van Buren et Jackson. Ils attaquèrent les décisions du Comité prises à huis clos. En fait, on reprochait à Uriah Lévy :
- de ne pas avoir gravi les échelons traditionnels ;
- d’être un adversaire farouche des punitions corporelles
- d’être Juif.
C’était la première fois qu’un antisémitisme déclaré montrait son visage aux Etats-Unis, alors que l’immigration juive n’avait pas encore atteint l’ampleur de la fin du XIXème siècle.
Douze mois devaient s’écouler avant que l’on permît aux officiers rayés des cadres de se présenter devant une commission d’enquête, première victoire pour Uriah Lévy, qui reconstitua à cet effet une carrière arrêtée depuis 17 ans. Riche et heureux, il aurait pu abandonner, mais il tenait absolument à finir sa vie comme officier d’active. Son avocat avait aussi le sens du spectacle, et ils usèrent tous les moyens pour donner la plus grande résonance à leur action.
Les six cours martiales furent évoquées, mais l’ancienneté des faits en émoussa la portée. Par contre, Uriah Lévy cita une pléiade de personnalités prêtes à témoigner en sa faveur. Les portes du tribunal s’ouvrirent largement pour laisser passer une procession digne d’un film de Cecil B. De Mille : 75 témoins défilèrent à la barre et valurent à Uriah la première page des journaux, des semaines durant. Quarante ans avant la lettre, Uriah Lévy était devenu une sorte de Dreyfus américain – toutes proportions gardées…
Après trois jours de plaidoiries, la Commission déclara Uriah Lévy «moralement, physiquement et professionnellement «apte au commandement», et exigea sa réinscription parmi les cadres de la Marine.
Il reçut sur-le-champ le commande du Macedonian - l’ancienne proie de l’United States - pour rejoindre la flotte de Méditerranée. Honoré d’accepter, mais toujours imprévisible, Uriah Lévy demanda l’autorisation d’y emmener son épouse, ce qui ne s’était jamais vu. Soucieuse de réparer ses injustices, la Marine donna son accord et Virginia put accompagner son mari dans une sorte de mission croisière, qui valut au couple de fréquenter les meilleures tables d’Europe et la faveur d’accompagner l’ambassadeur du Royaume de Naples, puis les Rothschild d’Egypte, avec pour sommet un bal à la cour de Napoléon III.
En février 1860, Uriah Lévy est nommé commandant de la flotte de Méditerranée, avec le grade le plus élevé, celui de Commodore. Mais après ce dernier sommet, ses forces déclinèrent rapidement.
La Guerre de Sécession venait d’éclater et Uriah Lévy, bien que rattaché au camp sudiste par Monticello, annonça son allégeance au Nord et se préparait à combattre lorsqu’une pneumonie l’acheva en mars 1965, à l’âge de 70 ans.
Son dernier vœu fut la construction sur sa tombe d’une statue« grandeur nature et valant au moins 6000 dollars. Il légua Monticello au peuple américain, souhaitant que le manoir devienne une école d’agriculture réservée aux orphelins des officiers de marine. Plaisanterie posthume ? pensait-il au prophète Isaïe ? - De leurs sabres ils feront des socs pour leurs charrues ? - ou, peu probablement, à Mussolini : E l’aratro che lavora la terra, ma é la spada che la difende (c’est la charrue qui laboure la terre, mais c’est l’épée qui la défend)…
Le testament faisait la part belle à la famille, sauf à Virginia, qui ne reçut que le minimum légal. Néanmoins, la famille l’attaqua, car elle voulait s’emparer de Monticello et éviter aussi l’extravagante statue. Après des années de procédure, le manoir revînt à l’un des neveux d’Uriah Lévy, qui s’appelait précisément Jefferson Lévy ! et dépensa énormément pour son entretien, le faisant rester dans la famille jusqu’en 1923, lorsque la Fondation pour la Mémoire de Jefferson l’acheta, pour 500.000 dollars.
Virginia a survécu 60 ans à son mari, jusqu’en 1925. On vit donc mourir, après la guerre de 14-18, la veuve d’un officier qui avait servi pendant la guerre de 1812 ! Elle ne vécut cependant pas assez longtemps pour assister en 1942 au lancement du destroyer Levy, fameux chasseur de sous-marins allemands de l’US Navy. Hommage bien plus approprié que la statue grandeur nature, qui ne fut jamais élevée.
Pour la vieille garde juive, la mort de Uriah Lévy créa de l’embarras. Il était devenu le Juif le plus célèbre des Etats-Unis, et son image controversée ne correspondait pas à celle que les Israélites aimaient donner d’eux-mêmes.
Les Juifs sépharades s’étaient paisiblement intégrés à la vie urbaine américaine et ne tenaient pas à se voir défendus ou encensés bruyamment, préférant se faire remarquer plutôt par la culture, les bonnes manières et les bonnes actions. Il est frappant de remarquer que cette attitude vaut aujourd’hui aux sépharades un rôle dans la vie américaine bien plus effacé que celui auquel ils auraient pu prétendre. Surtout par rapport à celui que devaient prendre les Juifs venus d’Europe Centrale et Orientale, en lesquels Uriah Lévy se serait bien davantage reconnu
Harry Carasso